Prologue

Prologue.



 

 

Comme la vie est triste!

Et triste aussi mon sort.

Seul, sans amour, sans gloire!

Et la peur de la mort!

Et la peur de la vie aussi!

Suis-je assez fort?

Je voudrais être enfant, voir ma mere encore…”

(Jules Laforgue)

 

 

 

 

 

 

 

Léa se tourne dans son lit. Elle ne parvient décidément pas à se rendormir. Il fait trop chaud. Elle se sent mal. Toute la nuit elle n’a fait que se tourner et se retourner sur son matelas, sans jamais parvenir à trouver le sommeil. Elle sait bien que son insomnie n’est pas seulement due à la chaleur accablante qui règne dans l'appartement en ce début de mois d’août, et malgré les fenêtres ouvertes. Sa décision lui occupe l’esprit. Elle a mit longtemps à l’arrêter, mais cette fois c’est la bonne. Elle ne changera plus d’avis. Ce n’est plus possible. D’ailleurs aucune autre solution n’est possible. Il est trop tard. Beaucoup trop tard.

 

 

 

 

La jeune femme regarde son réveil. Il est 4heures 47. Avec un soupir, elle repousse son drap, s’assied sur son lit, se prend la tête entre les mains, puis finit par se lever. A quoi bon continuer à essayer de dormir ? De toutes manières, il est presque l’heure !

Léa se dirige vers la salle de bains. Farfouillant dans ses produits de toilette, elle trouve un flacon de teinture et réfléchit. Pourquoi pas ? Autant s'en aller le plus dignement possible.

 

 

 

La jeune femme teint ses cheveux afin d’estomper le nombre croissant de cheveux gris disgracieux, qui commencent à se répandre tout près de ses tempes, et qu’elle déteste si fort. Léa prend un soin tout particulier à sa toilette. Elle se regarde dans la glace avec tristesse. Son visage qui était resté frais et jeune pendant tant d’années, lui paraît à présent flétri, fané par les épreuves de la vie. Elle a l’impression de porter plus que ses 36 ans. Ses yeux bleus, jadis pétillants de vie et d’intelligence, lui semblent aujourd’hui ternes et morts. Les yeux sont le miroir de l'âme, mais son âme l'a quittée.

 

 

 

Elle n'est plus rien, qu'une morte vivante. De grands cernes noirs lui creusent le visage. Son teint, jadis joliment hâlé est maintenant gris et terne. Ses cheveux châtain clair ont perdu leur couleur, striés à présent de cheveux gris au niveau des tempes. Leur coupe est devenue informe. Depuis combien de temps n'est-elle plus allée chez le coiffeur? 8 ans? 10 ans? Plus? Oui sûrement plus. Une loque humaine, voilà ce qu’elle est devenue, elle jadis si coquette et qui passait son temps à se pomponner, se coiffer, choisir ses habits avec soin, harmoniser les couleurs.

 

 

 

La Cité HLM est déserte lorsqu’elle sort promener le chien Zéphyr. Léa en profite pour s’asseoir quelques minutes sur le porche de l’église, où elle se met tout à coup à sangloter dans la fourrure de l’animal, tout en le câlinant.

 

 

 

Il fait à peine jour, l’air est encore frais, mais on sent bien qu’il va faire beau aujourd’hui.

 

 

 

Un quart d’heure plus tard, Léa retourne vers le logement 6 chambres, où son mari Michel, ses huit enfants et elle-même, habitent depuis un peu plus d'une quinzaine d’années. Elle accroche la laisse au portemanteau, ouvre la porte de la terrasse pour laisser sortir Zéphyr afin qu’il puisse rester au frais, lui dépose un bol d'eau fraîche et ses croquettes.

 

 

 

Elle jette un dernier coup d’œil à l’appartement, le living, bien rangé dont elle ouvre la fenêtre à battant, sachant que la journée sera probablement chaude. Elle retire quelques livres de la bibliothèque et les glisse dans son cartable où ils rejoignent ses papiers importants, ses photos, souvenirs de ceux qu’elle aimait et qui ne sont plus là aujourd’hui, son journal intime qu’elle rédige depuis qu’elle est enfant et qui contient toute sa vie, agrémenté de fleurs, de timbres, de dessins, de cartes postales, de photos…

 

 

 

Les larmes coulent toutes seules, et la jeune femme referme vite le cahier qu’elle fourre à nouveau dans son cartable. Tout y est : la photo de sa grand-mère maternelle, la personne que Léa aimait le plus au monde avant que naissent ses enfants, celle de ses grands-parents paternels, qu’elle a beaucoup aimé aussi, celle de son frère, son presque jumeau, la photo de chacun de ses enfants, celle de son chien précédent, Nalu, mort écrasé par une voiture, celle de Zéphyr.

 

 

 

Ensuite, Léa fait le tour des chambres. Hypolyte, 19 ans dort seul. Il a besoin de son intimité car il se consacre tout entier à ses études d'ingénieur entamées l'an passé. Garin, 17 ans, dort depuis toujours avec son frère Landry, 12 ans. Les deux garçons sont inséparables malgré leur grande différence d’âge. Philippine, 19 ans, elle, dort seule. Derrick et Théodore, 13 et 6 ans, qui se disputent toujours avec leurs frères et sœurs, dorment seuls, ainsi ils n’empêchent pas les autres de dormir, tandis qu’Apolline 15 ans et Antoinette 6 ans également, soeur jumelle de Théodore, dorment ensemble : les deux soeurs s’entendent à merveille.

 

 

 

Léa embrasse ses enfants, prenant bien garde de ne pas les éveiller. Arrivée à Antoinette, elle se met à pleurer. Antoinette est la plus jeune de ses enfants avec Théodore, mais contrairement à son frère qui est terriblement débrouillard, la petite fille a encore tellement besoin d’elle, tellement besoin d’amour. Mais son amour n’est-il pas étouffant? N’empêche-t’il pas la petite fille de grandir et de s’épanouir, parce qu’elle, sa mère, est victime de crises d’angoisse qui la font paniquer à chaque fois que la petite est hors de sa vue ?

 

 

 

Antoinette bouge dans son sommeil. Elle se retourne et met son petit pouce en bouche. Attendrie, Léa songe à renoncer. Allons, il y a peut être une autre solution ?

 

 

 

Mais bien vite, elle se reprend. Cela fait 20 ans que cela dure, s’il y avait eu une autre solution, elle l’aurait trouvée…

 

 

 

Léa laisse couler librement ses larmes qu’elle ne peut plus contenir et embrasse une dernière fois la petite Antoinette. Elle endosse son sac à dos et sort de l’appartement en laissant ses clés pendre dans l’armoire. Sans espoir de retour…

 

 

 

Dehors, le jour s’est totalement levé, et même s’il est encore très tôt, la journée promet d’être radieuse. Le soleil fait déjà son apparition. On sent qu’il va faire chaud. L’air est doux et sent bon l’herbe coupée, les fleurs… toutes ces odeurs qui lui en rappellent d’autres dont elle rêve depuis tellement longtemps. D’autres qu’elle voudrait retrouver, sentir à nouveau. Mais elle sait qu’elle espère en vain, que jamais elle ne reverra ce petit village où elle est née et qu’elle aime tant. Ce petit village où elle a connu les quelques rares heures de bonheur véritable.

 

 

 

Léa cueille une fleur et sourit en pensant à Derrick à qui elle avait coutume de répéter que les fleurs étaient comptées par la municipalité afin qu’il ne les cueille pas pour lui en offrir un bouquet à chaque fois qu’il sortait. Les larmes reviennent et la jeune femme jette sa fleur. Surtout ne pas penser à Derrick, son petit bébé d’amour et de câlins. Surtout ne pas penser à Antoinette qui ne sait pas se passer d’elle (à cause d’elle ?). Surtout ne pas penser à ses enfants, à Hypolite pour qui elle ne semble même pas exister et qui se contente de lui parler par monosyllabes. A Garin qui lui crache sa haine et son mépris presque quotidiennement, à Philippine qui n’est jamais contente, quoi qu’elle fasse, qui ne vit plus que par et pour les contradictions et qui ne sait même plus lui parler sur un ton normal.

 

 

 

Faire le vide dans son esprit. Le vide absolu. Ne pas perdre courage. Ne pas revenir en arrière.

 

 

 

Léa traverse le bois et débouche sur la place. Un bus attend les voyageurs au terminus, pour le premier départ de la journée. Léa y monte, présente son abonnement au conducteur qui, ensommeillé la regarde à peine. Elle va s’asseoir tout au fond du véhicule. Elle est la seule passagère. Il est encore beaucoup trop tôt. Quelques minutes plus tard, le chauffeur fait ronfler son moteur et le bus démarre. Léa enlève son sac à dos et le pose à côté d’elle. Il faut à tout prix empêcher ses larmes de couler.

 

 

 

Le bus sort rapidement de la Cité. Le cinquième arrêt la mène presque devant la maison de ses parents. La maison de son enfance. La maison où elle a tant souffert, mais où elle a également connu quelques jours heureux. Un sanglot lui échappe. Une boule se forme dans sa gorge, dans sa poitrine.

 

 

- Maman. Murmure-t-elle tout bas. Et les larmes se remettent à couler.

 

 

 

 

Le bus poursuit son trajet, pratiquement à vide. Personne ne vient s’installer à côté d’elle et parmi les rares voyageurs ensommeillés, aucun ne fait attention à elle.

 

 

 

Lorsque le bus arrive à la place Gambetta, Léa sonne pour demander l’arrêt. Elle descend du véhicule. Regarde autour d’elle. Comme la place a changé depuis le temps qu’elle n’est plus venue. Depuis combien de temps au fait ? Depuis la mort de sa grand-mère, il y a douze ans.

 

 

 

Douze ans et pourtant dans son esprit, il lui semble que c’était hier, qu’adolescente, elle descendait presque chaque jour à cet arrêt pour venir chez sa grand-mère, faire les courses, l’aider à nettoyer ou simplement lui tenir compagnie afin de profiter un maximum de sa présence, sachant qu’à son âge, elle ne vivrait sans doute plus 20 ans, même si elle n’était pas malade.

 

 

 

La boucherie n’existe plus, le marchand de literie est fermé. Par où va-t-elle monter ? Par la rue de l’abricotier, à droite, piétonnière et sale qu’elle empruntait rarement à l’époque, ou par celle de gauche, la rue des vergers qui était son premier trajet, celui que sa mère lui avait indiqué quand elle n’avait pas 10 ans, afin d’être sûre qu’elle ne se trompe pas, car il menait presque droit vers l’appartement de sa grand-mère ? Celle de droite lui rappelle le voisin de bonne maman, qui jouait fréquemment du violon pour se faire un peu d’argent. Mais il n’est plus là, il est sans doute décédé à l’heure qu’il est.

Elle fait quelques pas dans la rue, puis redescend, attristée. La plupart des maisons ont les fenêtres et les portes murées par des briques ou des panneaux de bois, le restaurant a fermé ses portes. La librairie est devenue un véritable taudis. La rue des boulets est toujours aussi sale cassée au même endroit. Deux véhicules y sont garés en stationnement interdit, comme d’habitude. La volée d’escaliers à main gauche est toujours aussi sale aussi. La quatrième marche en partant du bas est toujours cassée et n’a pas été réparée après toutes ces années.

 

 

 

L’arbre rachitique au bas de la rampe n’a pas bougé non plus. Pas plus que les petits sentiers serpentants entre les HLM. Pour un peu, Léa se serait crue une quinzaine d’années en arrière, quand sa grand-mère était encore vivante, quand ses aînés étaient encore petits, quand tout était encore possible…

Léa monte la rampe et se retrouve en dessous de l’immeuble de sa grand-mère. Les volets du logement du rez de chaussée ont étés taggés, tout comme ceux du réduit où le concierge prenait jadis sa pause en buvant un café. Réduit aujourd’hui cadenassé. Isidore, le concierge, qui rendait tant de services à sa grand-mère, devait également être décédé aujourd’hui. La jeune femme courbe les épaules, se demandant si elle a réellement bien fait de revenir ici après toutes ces années. Arrivée devant l’immeuble où sa grand-mère habitait à l’époque, Léa comprend très vite qu’elle n’aurait jamais du venir, qu’elle aurait mieux fait de garder intacts les souvenirs du quartier dans son cœur et dans sa mémoire. Ce qu’elle voit lui crève le cœur. L’immeuble est vide. Les autres également. Les carreaux qui ne sont pas cassés sont masqués par de grandes plaques de bois suintantes d’humidité. La porte, béante, laisse apparaître une cage d’escaliers dévastée. Le quartier entier est devenu un fantôme, une coquille vide où plus personne n’habite.

 

 

 

Revenue de sa surprise, Léa monte les marches menant à la passerelle où il faut obligatoirement passer pour entrer dans l’immeuble. La fenêtre de sa grand-mère est une de celles qui sont cassées, mais non bouchée par une plaque en bois. La jeune femme jette un regard à l’intérieur. Il ne reste plus rien de ce qui était auparavant un coquet petit appartement joliment décoré où Léa se sentait si bien. Elle s’avance un peu plus, pousse la lourde porte de fer, dont la vitre a été brisée et pénètre dans le bâtiment dévasté. La sonnette au bruit caractéristique, annonçant un visiteur, était arrachée. La porte pendait sur ses gonds. Celles des voisins également. L’intérieur de l’appartement est encore plus désespérant à voir. Il est entièrement vide. Le papier peint humide se décolle par plaques des murs moisis. La peinture du plafond s’écaille. Le robinet de la cuisine coule.

 

 

 

A y regarder mieux, Léa se dit que sa grand-mère a du être la dernière occupante de l’appartement, qu’il n’a pas du être reloué après son décès, car le papier peint fleuri du living est celui dont elle se rappelle. Le lustre orange et blanc qu’elle avait toujours connu pend toujours au plafond. Il est rouillé, mais c’est bien le même.

 

 

 

Un rayon de soleil vient éclairer cette désolation. Grâce à lui, Léa aperçoit quelque chose qui reflète la lumière, au fond, à droite, près de la porte de la salle de bains. La jeune femme s’approche et se baisse pour y regarder de plus près. C’est une photo. Une photo oubliée depuis douze ans, sans doute tombée d’une caisse lors du déménagement. Elle représente sa grand-mère, jeune, entourée de sa fille, la mère de Léa et de son fils, l’oncle de la jeune femme. Derrière, le mari de sa grand-mère, que Léa n’a jamais pu appeler son grand-père car elle ne l’a jamais connu, sourit en regardant sa famille. Sa famille heureuse. Léa serre la photo contre son cœur.

 

 

 

C’est trop pour elle. Elle s’effondre à terre, la photo dans ses mains, sanglotant éperdument. Mais pourquoi ? Pourquoi sa vie a-t-elle tourné aussi mal ? Pourquoi n’a-t-elle pas eu droit à une vie normale comme tant d’autres femmes? Qu’a-t-elle fait de mal ? A qui a-t-elle fait du mal ?

 

 

 

Combien de temps Léa est-elle restée envahie par la douleur ? Elle l’ignore, mais ce dont elle est certaine c’est qu’elle a fini par s’endormir, à même le sol humide, la photo de ses grands parents serrée contre son cœur.

 

 

 

Il fait noir dehors. Elle a donc dormi toute la journée. Comment est-ce possible ? Plus personne ne vient-il donc dans ce quartier devenu maudit ? Faut-il qu’elle soit fatiguée pour s’être endormie à un moment aussi crucial. C’est bien digne d’elle ça ! Elle rate vraiment tout ce qu’elle entreprend… même son départ !

 

 

 

Léa se demande si ses enfants se sont inquiétés pour elle tout au long de la journée. Michel certainement pas. Il se moque bien de ce qui peut lui arriver. Non qu’il soit totalement dépourvu de sentiments. Mis à part son travers, il n’aurait jamais fait volontairement du mal à qui que ce soit. Du bien non plus d’ailleurs. Michel n’aime que lui en réalité. Il n’a pas fallu longtemps à Léa pour s’en apercevoir…

 

 

 

 

Léa se relève, la photo du couple formé par ses grands-parents accompagné de leurs enfants toujours dans sa main. Dans le noir elle ne voit pas grand-chose, mais elle connaît bien les lieux. Même si cela fait longtemps qu’elle n’est plus venue, la jeune femme se repère instinctivement. Elle sort de ce qui a été l’appartement de sa grand-mère, de ce qui représentait un havre de paix lorsqu’elle était enfant, puis adolescente.

 

 

 

Une fois dans le hall d’entrée, elle se dirige plus ou moins à tâtons vers l’escalier qui monte aux étages supérieurs de l’immeuble. Elle monte jusqu’au dernier étage. Elle se rappelle que sur la droite, au fond du couloir se trouve l’appartement d’une vieille dame, amie de sa grand-mère à qui cette dernière montait souvent rendre visite. Le fils de cette dame est mort d’un cancer alors qu’il n’avait pas cinquante ans. La pauvre vieille a fini par dépérir de chagrin, n’essayant de rester en vie que parce qu’elle savait que sa petite fille avait fait un mauvais mariage et que ses arrières-petits enfants manquaient de tout.

 

 

 

Léa pousse la porte de l’appartement. Elle est ouverte. Le living de cet appartement donne sur les allées de la Cité et de ce fait est mieux éclairé que celui de sa grand-mère qui se trouve au rez-de-chaussée et donne sur ce qui était jadis une pelouse où jouaient les jeunes.

 

 

 

Berthe. Elle s’appelait Berthe. Se rappelle Léa, se remémorant la petite vieille toute triste, toujours habillée de noir depuis le décès de son fils.

Léa remarque que les meubles de Berthe sont toujours dans l’appartement.

 

 

 

Elle se dirige vers la fenêtre, fouille dans son sac à dos à la lueur du réverbère et en sort la photo de ses enfants.

-Je vous aime. Murmure-t-elle. Je ne crois pas que je vous manquerai, mais je vous aime plus que ma vie.

Les deux photos dans sa main, Léa remet son sac. Elle ouvre la fenêtre. Un petit vent frais pénètre dans la pièce, chassant les relents d’humidité de l’appartement. Elle grimpe sur la tablette de la fenêtre et sans la moindre hésitation, plonge dans le vide.

 

 

 

Les deux photos qu’elle tenait en main volètent tout doucement, au gré du vent, puis retombent à côté du corps disloqué de Léa.

 

 

 

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