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Chapitre 1

Commissariat d'Aillhaud – 2 jours plus tard.

« Oh j’ai froid, d’un froid de glace… »

L’inspecteur Max Gimenez sortit de l’ascenseur et poussa la porte de son supérieur et ami le commissaire Mercadier. Celui-ci était assis derrière son bureau en train d’examiner un dossier tout en sirotant son café du matin.

-Salut Yves. Tu m’offres un café ? J’ai des nouvelles pour toi.

Le commissaire Mercadier relèva la tête et sourit à son adjoint.

-Salut Max. Toujours aussi ponctuellement en retard ! Je suppose que tu as conduit tes enfants à l’école ? Sers-toi, le café est tout frais.

Max sourit à son tour. Il se servit un café après avoir déposé le dossier qu’il tenait en main, sur le bureau de son ami, mais son sourire n’atteignit pas ses lèvres. Ce n’était pas habituel. Les nouvelles évoquées devaient être mauvaises. Max s’assit sur le bureau et montra le dossier d’un signe de tête.

-Explique-moi ce qui se passe. Ca m’a l’air sérieux. Demanda Yves. Mauvaises nouvelles ?

-Assez oui. Tu te rappelles de Léa Deville, la mère de famille portée disparue dans la Cité des Oiseaux il y a deux jours ?

Yves sentit ses entrailles se glacer. Il connaissait Léa Deville lorsqu’elle était adolescente. Il connaissait également son frère David. Il y a une vingtaine d’années, le frère et la sœur traînaient pratiquement tous les soirs avec une bande d’adolescents dans une rue piétonne devant l’école primaire. Ils roulaient à mobylette, à vélo, à rollers ou jouaient au foot… et faisaient « Coucou » aux flics qui patrouillaient dans le quartier ! Il y a deux jours, son mari et son fils aîné étaient venus déclarer sa disparition au commissariat. Selon eux, elle était partie très tôt le matin, sans rien dire à personne. Sans laisser de mot. Elle n’avait plus reparu depuis. Sa disparition était inquiétante car elle se déplaçait difficilement suite à un accident et n’avait pas l’habitude d’effectuer de longues promenades et encore moins de ne pas prévenir son mari ou ses enfants lorsqu’elle quittait la maison. Ce qui ne lui arrivait plus très souvent depuis son accident. Et d'autant plus inquiétante que Léa était considérée comme une "mère poule" par sa famille. Imaginer qu'elle puisse quitter la maison, ne fût-ce que pour faire une course, sans emmener ses plus jeunes enfants était tout bonnement impensable. En pensant à Léa, Yves se posait des questions. Etait-ce l’accident ou autre chose, la dernière fois qu’il l’avait croisé par hasard à la poste, il avait remarqué que l’adolescente souriante à qui il devait sans cesse rappeler de mettre son casque pour rouler à mobylette lorsqu’il patrouillait dans les rues, avait fait place à une femme effacée au regard triste.

L’air sombre de son ami lui laisse présager le pire.

-Ne me dis pas que…

-Si malheureusement… Elle est morte. On a retrouvé son corps au pied d’un HLM dans le quartier des Tanneurs. D’après les premières constatations elle se serait jetée du dernier étage de l’un des immeubles. Le labo de la PJ est sur place. Le substitut devrait bientôt arriver. Et moi je t’apporte le dossier. Il contient une sorte de journal intime de la victime. Peut-être y trouvera-t-on des indications, des réponses à nos questions…

Yves soupira en ouvrant le dossier. Il était flic depuis plus de vingt ans mais n’avait jamais su se débarrasser de cette fichue sensibilité, de cette empathie envers certaines victimes.

Il revit le visage souriant de Léa adolescente lui répondant sur un ton gentiment moqueur « Allez quoi ! Soyez sympa… je viens de me faire un brushing, le casque va complètement aplatir mes cheveux ! »

Ils n’étaient pas liés. Ils ne se connaissaient que de vue. Ils ne faisaient que se sourire et se dire bonjour, mais sa mort lui fit mal. Jamais il n’aurait imaginé un tel destin pour cette jeune fille sympathique. Il secoua la tête.

-C’est moche hein ? Fit Max. Je me rappelle de Léa Deville. On fréquentait la même école primaire. Elle était une classe en-dessous. Elle était sympa… Je ne la voyais pas finir comme ça.

Tout le monde se connaissait dans le quartier. Même si on ne se parlait pas nécessairement. On savait que chacun avait des racines communes. On était tous un peu de la même famille.

-Moi non plus je n’imaginais pas ça. Répondit Yves en se mettant à feuilleter le journal de Léa pendant que son adjoint les resservit tous les deux en café.

Prologue

Prologue.



Comme la vie est triste!

Et triste aussi mon sort.

Seul, sans amour, sans gloire!

Et la peur de la mort!

Et la peur de la vie aussi!

Suis-je assez fort?

Je voudrais être enfant, voir ma mere encore…”

(Jules Laforgue)

Léa se tourne dans son lit. Elle ne parvient décidément pas à se rendormir. Il fait trop chaud. Elle se sent mal. Toute la nuit elle n’a fait que se tourner et se retourner sur son matelas, sans jamais parvenir à trouver le sommeil. Elle sait bien que son insomnie n’est pas seulement due à la chaleur accablante qui règne dans l'appartement en ce début de mois d’août, et malgré les fenêtres ouvertes. Sa décision lui occupe l’esprit. Elle a mit longtemps à l’arrêter, mais cette fois c’est la bonne. Elle ne changera plus d’avis. Ce n’est plus possible. D’ailleurs aucune autre solution n’est possible. Il est trop tard. Beaucoup trop tard.

La jeune femme regarde son réveil. Il est 4heures 47. Avec un soupir, elle repousse son drap, s’assied sur son lit, se prend la tête entre les mains, puis finit par se lever. A quoi bon continuer à essayer de dormir ? De toutes manières, il est presque l’heure !

Léa se dirige vers la salle de bains. Farfouillant dans ses produits de toilette, elle trouve un flacon de teinture et réfléchit. Pourquoi pas ? Autant s'en aller le plus dignement possible.

La jeune femme teint ses cheveux afin d’estomper le nombre croissant de cheveux gris disgracieux, qui commencent à se répandre tout près de ses tempes, et qu’elle déteste si fort. Léa prend un soin tout particulier à sa toilette. Elle se regarde dans la glace avec tristesse. Son visage qui était resté frais et jeune pendant tant d’années, lui paraît à présent flétri, fané par les épreuves de la vie. Elle a l’impression de porter plus que ses 36 ans. Ses yeux bleus, jadis pétillants de vie et d’intelligence, lui semblent aujourd’hui ternes et morts. Les yeux sont le miroir de l'âme, mais son âme l'a quittée.

Elle n'est plus rien, qu'une morte vivante. De grands cernes noirs lui creusent le visage. Son teint, jadis joliment hâlé est maintenant gris et terne. Ses cheveux châtain clair ont perdu leur couleur, striés à présent de cheveux gris au niveau des tempes. Leur coupe est devenue informe. Depuis combien de temps n'est-elle plus allée chez le coiffeur? 8 ans? 10 ans? Plus? Oui sûrement plus. Une loque humaine, voilà ce qu’elle est devenue, elle jadis si coquette et qui passait son temps à se pomponner, se coiffer, choisir ses habits avec soin, harmoniser les couleurs.

La Cité HLM est déserte lorsqu’elle sort promener le chien Zéphyr. Léa en profite pour s’asseoir quelques minutes sur le porche de l’église, où elle se met tout à coup à sangloter dans la fourrure de l’animal, tout en le câlinant.

Il fait à peine jour, l’air est encore frais, mais on sent bien qu’il va faire beau aujourd’hui.

Un quart d’heure plus tard, Léa retourne vers le logement 6 chambres, où son mari Michel, ses huit enfants et elle-même, habitent depuis un peu plus d'une quinzaine d’années. Elle accroche la laisse au portemanteau, ouvre la porte de la terrasse pour laisser sortir Zéphyr afin qu’il puisse rester au frais, lui dépose un bol d'eau fraîche et ses croquettes.

Elle jette un dernier coup d’œil à l’appartement, le living, bien rangé dont elle ouvre la fenêtre à battant, sachant que la journée sera probablement chaude. Elle retire quelques livres de la bibliothèque et les glisse dans son cartable où ils rejoignent ses papiers importants, ses photos, souvenirs de ceux qu’elle aimait et qui ne sont plus là aujourd’hui, son journal intime qu’elle rédige depuis qu’elle est enfant et qui contient toute sa vie, agrémenté de fleurs, de timbres, de dessins, de cartes postales, de photos…

Les larmes coulent toutes seules, et la jeune femme referme vite le cahier qu’elle fourre à nouveau dans son cartable. Tout y est : la photo de sa grand-mère maternelle, la personne que Léa aimait le plus au monde avant que naissent ses enfants, celle de ses grands-parents paternels, qu’elle a beaucoup aimé aussi, celle de son frère, son presque jumeau, la photo de chacun de ses enfants, celle de son chien précédent, Nalu, mort écrasé par une voiture, celle de Zéphyr.

Ensuite, Léa fait le tour des chambres. Hypolyte, 19 ans dort seul. Il a besoin de son intimité car il se consacre tout entier à ses études d'ingénieur entamées l'an passé. Garin, 17 ans, dort depuis toujours avec son frère Landry, 12 ans. Les deux garçons sont inséparables malgré leur grande différence d’âge. Philippine, 19 ans, elle, dort seule. Derrick et Théodore, 13 et 6 ans, qui se disputent toujours avec leurs frères et sœurs, dorment seuls, ainsi ils n’empêchent pas les autres de dormir, tandis qu’Apolline 15 ans et Antoinette 6 ans également, soeur jumelle de Théodore, dorment ensemble : les deux soeurs s’entendent à merveille.

Léa embrasse ses enfants, prenant bien garde de ne pas les éveiller. Arrivée à Antoinette, elle se met à pleurer. Antoinette est la plus jeune de ses enfants avec Théodore, mais contrairement à son frère qui est terriblement débrouillard, la petite fille a encore tellement besoin d’elle, tellement besoin d’amour. Mais son amour n’est-il pas étouffant? N’empêche-t’il pas la petite fille de grandir et de s’épanouir, parce qu’elle, sa mère, est victime de crises d’angoisse qui la font paniquer à chaque fois que la petite est hors de sa vue ?

Antoinette bouge dans son sommeil. Elle se retourne et met son petit pouce en bouche. Attendrie, Léa songe à renoncer. Allons, il y a peut être une autre solution ?

Mais bien vite, elle se reprend. Cela fait 20 ans que cela dure, s’il y avait eu une autre solution, elle l’aurait trouvée…

Léa laisse couler librement ses larmes qu’elle ne peut plus contenir et embrasse une dernière fois la petite Antoinette. Elle endosse son sac à dos et sort de l’appartement en laissant ses clés pendre dans l’armoire. Sans espoir de retour…

Dehors, le jour s’est totalement levé, et même s’il est encore très tôt, la journée promet d’être radieuse. Le soleil fait déjà son apparition. On sent qu’il va faire chaud. L’air est doux et sent bon l’herbe coupée, les fleurs… toutes ces odeurs qui lui en rappellent d’autres dont elle rêve depuis tellement longtemps. D’autres qu’elle voudrait retrouver, sentir à nouveau. Mais elle sait qu’elle espère en vain, que jamais elle ne reverra ce petit village où elle est née et qu’elle aime tant. Ce petit village où elle a connu les quelques rares heures de bonheur véritable.

Léa cueille une fleur et sourit en pensant à Derrick à qui elle avait coutume de répéter que les fleurs étaient comptées par la municipalité afin qu’il ne les cueille pas pour lui en offrir un bouquet à chaque fois qu’il sortait. Les larmes reviennent et la jeune femme jette sa fleur. Surtout ne pas penser à Derrick, son petit bébé d’amour et de câlins. Surtout ne pas penser à Antoinette qui ne sait pas se passer d’elle (à cause d’elle ?). Surtout ne pas penser à ses enfants, à Hypolite pour qui elle ne semble même pas exister et qui se contente de lui parler par monosyllabes. A Garin qui lui crache sa haine et son mépris presque quotidiennement, à Philippine qui n’est jamais contente, quoi qu’elle fasse, qui ne vit plus que par et pour les contradictions et qui ne sait même plus lui parler sur un ton normal.

Faire le vide dans son esprit. Le vide absolu. Ne pas perdre courage. Ne pas revenir en arrière.

Léa traverse le bois et débouche sur la place. Un bus attend les voyageurs au terminus, pour le premier départ de la journée. Léa y monte, présente son abonnement au conducteur qui, ensommeillé la regarde à peine. Elle va s’asseoir tout au fond du véhicule. Elle est la seule passagère. Il est encore beaucoup trop tôt. Quelques minutes plus tard, le chauffeur fait ronfler son moteur et le bus démarre. Léa enlève son sac à dos et le pose à côté d’elle. Il faut à tout prix empêcher ses larmes de couler.

Le bus sort rapidement de la Cité. Le cinquième arrêt la mène presque devant la maison de ses parents. La maison de son enfance. La maison où elle a tant souffert, mais où elle a également connu quelques jours heureux. Un sanglot lui échappe. Une boule se forme dans sa gorge, dans sa poitrine.

- Maman. Murmure-t-elle tout bas. Et les larmes se remettent à couler.

Le bus poursuit son trajet, pratiquement à vide. Personne ne vient s’installer à côté d’elle et parmi les rares voyageurs ensommeillés, aucun ne fait attention à elle.

Lorsque le bus arrive à la place Gambetta, Léa sonne pour demander l’arrêt. Elle descend du véhicule. Regarde autour d’elle. Comme la place a changé depuis le temps qu’elle n’est plus venue. Depuis combien de temps au fait ? Depuis la mort de sa grand-mère, il y a douze ans.

Douze ans et pourtant dans son esprit, il lui semble que c’était hier, qu’adolescente, elle descendait presque chaque jour à cet arrêt pour venir chez sa grand-mère, faire les courses, l’aider à nettoyer ou simplement lui tenir compagnie afin de profiter un maximum de sa présence, sachant qu’à son âge, elle ne vivrait sans doute plus 20 ans, même si elle n’était pas malade.

La boucherie n’existe plus, le marchand de literie est fermé. Par où va-t-elle monter ? Par la rue de l’abricotier, à droite, piétonnière et sale qu’elle empruntait rarement à l’époque, ou par celle de gauche, la rue des vergers qui était son premier trajet, celui que sa mère lui avait indiqué quand elle n’avait pas 10 ans, afin d’être sûre qu’elle ne se trompe pas, car il menait presque droit vers l’appartement de sa grand-mère ? Celle de droite lui rappelle le voisin de bonne maman, qui jouait fréquemment du violon pour se faire un peu d’argent. Mais il n’est plus là, il est sans doute décédé à l’heure qu’il est.

Elle fait quelques pas dans la rue, puis redescend, attristée. La plupart des maisons ont les fenêtres et les portes murées par des briques ou des panneaux de bois, le restaurant a fermé ses portes. La librairie est devenue un véritable taudis. La rue des boulets est toujours aussi sale cassée au même endroit. Deux véhicules y sont garés en stationnement interdit, comme d’habitude. La volée d’escaliers à main gauche est toujours aussi sale aussi. La quatrième marche en partant du bas est toujours cassée et n’a pas été réparée après toutes ces années.

L’arbre rachitique au bas de la rampe n’a pas bougé non plus. Pas plus que les petits sentiers serpentants entre les HLM. Pour un peu, Léa se serait crue une quinzaine d’années en arrière, quand sa grand-mère était encore vivante, quand ses aînés étaient encore petits, quand tout était encore possible…

Léa monte la rampe et se retrouve en dessous de l’immeuble de sa grand-mère. Les volets du logement du rez de chaussée ont étés taggés, tout comme ceux du réduit où le concierge prenait jadis sa pause en buvant un café. Réduit aujourd’hui cadenassé. Isidore, le concierge, qui rendait tant de services à sa grand-mère, devait également être décédé aujourd’hui. La jeune femme courbe les épaules, se demandant si elle a réellement bien fait de revenir ici après toutes ces années. Arrivée devant l’immeuble où sa grand-mère habitait à l’époque, Léa comprend très vite qu’elle n’aurait jamais du venir, qu’elle aurait mieux fait de garder intacts les souvenirs du quartier dans son cœur et dans sa mémoire. Ce qu’elle voit lui crève le cœur. L’immeuble est vide. Les autres également. Les carreaux qui ne sont pas cassés sont masqués par de grandes plaques de bois suintantes d’humidité. La porte, béante, laisse apparaître une cage d’escaliers dévastée. Le quartier entier est devenu un fantôme, une coquille vide où plus personne n’habite.

Revenue de sa surprise, Léa monte les marches menant à la passerelle où il faut obligatoirement passer pour entrer dans l’immeuble. La fenêtre de sa grand-mère est une de celles qui sont cassées, mais non bouchée par une plaque en bois. La jeune femme jette un regard à l’intérieur. Il ne reste plus rien de ce qui était auparavant un coquet petit appartement joliment décoré où Léa se sentait si bien. Elle s’avance un peu plus, pousse la lourde porte de fer, dont la vitre a été brisée et pénètre dans le bâtiment dévasté. La sonnette au bruit caractéristique, annonçant un visiteur, était arrachée. La porte pendait sur ses gonds. Celles des voisins également. L’intérieur de l’appartement est encore plus désespérant à voir. Il est entièrement vide. Le papier peint humide se décolle par plaques des murs moisis. La peinture du plafond s’écaille. Le robinet de la cuisine coule.

A y regarder mieux, Léa se dit que sa grand-mère a du être la dernière occupante de l’appartement, qu’il n’a pas du être reloué après son décès, car le papier peint fleuri du living est celui dont elle se rappelle. Le lustre orange et blanc qu’elle avait toujours connu pend toujours au plafond. Il est rouillé, mais c’est bien le même.

Un rayon de soleil vient éclairer cette désolation. Grâce à lui, Léa aperçoit quelque chose qui reflète la lumière, au fond, à droite, près de la porte de la salle de bains. La jeune femme s’approche et se baisse pour y regarder de plus près. C’est une photo. Une photo oubliée depuis douze ans, sans doute tombée d’une caisse lors du déménagement. Elle représente sa grand-mère, jeune, entourée de sa fille, la mère de Léa et de son fils, l’oncle de la jeune femme. Derrière, le mari de sa grand-mère, que Léa n’a jamais pu appeler son grand-père car elle ne l’a jamais connu, sourit en regardant sa famille. Sa famille heureuse. Léa serre la photo contre son cœur.

C’est trop pour elle. Elle s’effondre à terre, la photo dans ses mains, sanglotant éperdument. Mais pourquoi ? Pourquoi sa vie a-t-elle tourné aussi mal ? Pourquoi n’a-t-elle pas eu droit à une vie normale comme tant d’autres femmes? Qu’a-t-elle fait de mal ? A qui a-t-elle fait du mal ?

Combien de temps Léa est-elle restée envahie par la douleur ? Elle l’ignore, mais ce dont elle est certaine c’est qu’elle a fini par s’endormir, à même le sol humide, la photo de ses grands parents serrée contre son cœur.

Il fait noir dehors. Elle a donc dormi toute la journée. Comment est-ce possible ? Plus personne ne vient-il donc dans ce quartier devenu maudit ? Faut-il qu’elle soit fatiguée pour s’être endormie à un moment aussi crucial. C’est bien digne d’elle ça ! Elle rate vraiment tout ce qu’elle entreprend… même son départ !

Léa se demande si ses enfants se sont inquiétés pour elle tout au long de la journée. Michel certainement pas. Il se moque bien de ce qui peut lui arriver. Non qu’il soit totalement dépourvu de sentiments. Mis à part son travers, il n’aurait jamais fait volontairement du mal à qui que ce soit. Du bien non plus d’ailleurs. Michel n’aime que lui en réalité. Il n’a pas fallu longtemps à Léa pour s’en apercevoir…

Léa se relève, la photo du couple formé par ses grands-parents accompagné de leurs enfants toujours dans sa main. Dans le noir elle ne voit pas grand-chose, mais elle connaît bien les lieux. Même si cela fait longtemps qu’elle n’est plus venue, la jeune femme se repère instinctivement. Elle sort de ce qui a été l’appartement de sa grand-mère, de ce qui représentait un havre de paix lorsqu’elle était enfant, puis adolescente.

Une fois dans le hall d’entrée, elle se dirige plus ou moins à tâtons vers l’escalier qui monte aux étages supérieurs de l’immeuble. Elle monte jusqu’au dernier étage. Elle se rappelle que sur la droite, au fond du couloir se trouve l’appartement d’une vieille dame, amie de sa grand-mère à qui cette dernière montait souvent rendre visite. Le fils de cette dame est mort d’un cancer alors qu’il n’avait pas cinquante ans. La pauvre vieille a fini par dépérir de chagrin, n’essayant de rester en vie que parce qu’elle savait que sa petite fille avait fait un mauvais mariage et que ses arrières-petits enfants manquaient de tout.

Léa pousse la porte de l’appartement. Elle est ouverte. Le living de cet appartement donne sur les allées de la Cité et de ce fait est mieux éclairé que celui de sa grand-mère qui se trouve au rez-de-chaussée et donne sur ce qui était jadis une pelouse où jouaient les jeunes.

Berthe. Elle s’appelait Berthe. Se rappelle Léa, se remémorant la petite vieille toute triste, toujours habillée de noir depuis le décès de son fils.

Léa remarque que les meubles de Berthe sont toujours dans l’appartement.

Elle se dirige vers la fenêtre, fouille dans son sac à dos à la lueur du réverbère et en sort la photo de ses enfants.

-Je vous aime. Murmure-t-elle. Je ne crois pas que je vous manquerai, mais je vous aime plus que ma vie.

Les deux photos dans sa main, Léa remet son sac. Elle ouvre la fenêtre. Un petit vent frais pénètre dans la pièce, chassant les relents d’humidité de l’appartement. Elle grimpe sur la tablette de la fenêtre et sans la moindre hésitation, plonge dans le vide.

Les deux photos qu’elle tenait en main volètent tout doucement, au gré du vent, puis retombent à côté du corps disloqué de Léa.

Les jeux sont faits

« Les adultes et les enfants vivent dans des mondes parallèles. Mais il peut arriver que ces parallèles se rejoignent et que des adultes, eux-aussi, comme des enfants, jouent à faire semblant… »

Souvenir d'enfance

Il était presque huit heures. Un doux rayon de soleil vint me chatouiller le nez. L'air chaud empli des odeurs de Provence pénétrait dans ma chambre par la fenêtre ouverte. J'ouvris les yeux sur le décor d'une chambre meublée en olivier massif. La fatigue du voyage suivie d'un sommeil de plomb m'avaient fait oublier que j'étais en vacances au Mas des Cigales chez ma chère Emérence que j'appelais tout au fond de moi "ma troisième grand-mère". Nous étions arrivés la veille. Mes parents et mon frère logeaient dans la bergerie de Madeline, la fille d'Emérence, tandis que je dormais chez la vieille dame au cas où elle ferait un malaise, afin que je puisse apeler les secours.

Rapidement j'enfilai un short et un T-shirt ainsi que mes espadrilles à semelles de corde, avant de passer à la salle de bains. Emérence était en train de se lever. Je voulais mettre la table du petit déjeuner avant qu'elle ne descende. Vite! Allumer le percolateur pour que le café coule pendant que j'allais vérifier si le boulanger avait bien déposé le pain sur la table en bois de la terrasse. Oui. Le pain était bien là, comme d'habitude : une baguette croustillante, un pain épi et quatre croissants feuilletés tout frais sortis du four. Miam... Un coup d'éponge sur la table, deux bols, le pot à lait et le sucrier, les couteaux, le beurre, la confiture, tout était prêt pour accueillir ma vieille amie.

Au même moment Emérence sortit de la maison en souriant et me demandait si j'avais bien dormi. Nous aimions ces petits déjeuners, rien qu'à nous deux sur la terrasse ombragée par un vieux platane. Assises sur de vieilles chaises en bois, nous refaisions le monde en dégustant nos croissants ou notre pain à la confiture. Le soleil tapait déjà dans le ciel sans nuage. Les cigales stridulaient. Les lauriers roses fleurissaient joyeusement dans leurs pots en faïences colorées. L'odeur des abricots bien mûrs toujours disposés dans une coupe au milieu de la table embaumait l'air, tout comme le parfum des bouquets de lavandes fraîchement cueillis.

Comme j'aimais cette terrasse, symbole de mes vacances d'enfant. L'endroit où est née ma vocation d'écrivain. L'endroit où je passais des heures et des heures à lire et à écrire, car aucun autre lieu au monde ne parvenait à m'inspirer comme celui-là : la terrasse du Mas des Cigales. Le sol était fait de pierres plates. Elle donnait à droite sur la cuisine, en arrière sur le garage, en face du garage se trouvait un grand pré et à gauche, un muret de pierres sèches où les lézards se prélassaient au soleil et quelques escaliers nous séparaient du verger dans lequel nous nous baladions après le petit déjeuner, pour voir si les abricotiers et les oliviers se portaient toujours aussi bien. Au milieu, sous le platane, une longue table rustique qui restait dehors hiver comme été, cernée par deux bancs et diverses chaises dépareillées et tout aussi rustiques que la table. Accrochées à la façade, trois lanternes éclairaient nos soirées, lors desquelles, comme au petit déjeuner, après nous être raconté notre journée, Emérence et moi refaisions le monde en grignotant des olives vertes à l'ail.

Tac! Tac! Tac!

Voyage en enfer.

Il faisait chaud. Le train était bondé en ce début de mois d'août. Ce voyage en Espagne apparaissait à la petite fille comme un véritable cauchemar. Elle avait peur. Peur depuis le début. Depuis l'annonce de son père : "Cet été on part en vacances en Espagne!". Sa mère avait vaguement acquiescé. Elle aimait partir en vacances, mais pas trop longtemps. Son frère ne comprenait pas encore bien. Il n'avait que quatre ans.

On avait pris le train jusqu'à Paris. Ensuite il avait fallu se retrouver dans le métro afin de ne pas rater la correspondance pour Hendaye. Puis on était monté dans un train espagnol. Il faisait chaud. L'air était étouffant malgré les fenêtres ouvertes. Le trajet semblait interminable.

Tac! Tac! Tac!

Le coeur de l'enfant fit un bon dans sa poitrine. Qu'était-ce donc que ce bruit?

Tac! Tac! Tac!

Etait-elle la seule à l'entendre? Elle n'osa pas regarder ses parents par peur qu'ils ne la traitent de folle une fois de plus.

Tac! Tac! Tac!

Des voix. Des mots qu'elle ne comprenait pas. La peur l'envahit. Mais la peur de quoi? La peur de qui? L'Espagne était son pays d'origine. Et même si elle n'en connaissait pas la langue pour avoir toujours vécu en France, elle aurait du être heureuse d'y retourner.

Tac! Tac! Tac!

- Mais qu'est-ce que tu as à la fin à toujours sursauter comme ça? Finit par s'énerver son père.

L'enfant était livide. Que répondre? Qu'elle avait une fois de plus une crise d'angoisse sans la moindre raison? Elle ouvrit la bouche pour demander si personne d'autre n'entendait le bruit, puis se ravisa.

Tac! Tac! Tac!

La porte du compartiment s'ouvrit. La fillette sursauta une fois de plus et réprima un hurlement de terreur en voyant s'encadrer dans la porte la silhouette d'un homme, en uniforme avec une jambe de bois. Une véritable jambe de bois comme celles que l'on pouvait voir dans les films de pirates. Elle avait le sentiment de remonter le temps.

Voyant ses parents tendre les billets, elle réalisa que ce n'était que le contrôleur. C'était donc lui le Tac! Tac! Tac! Mais sa peur ne s'effaça pas pour autant. Cet homme lui faisait l'effet d'un monstre. Elle ne voulait pas aller en Espagne. Elle voulait rentrer à la maison. Quelque chose de terrible l'attendait dans ce pays. Une tragédie allait se produire, elle en était sûre.

Tremblante, elle se rencogna dans le coin fenêtre en face de son frère qui dormait déjà. Lorsque sa mère lui proposa de manger, elle fût incapable d'avaler quoi que ce soit.

Le train roula toute la nuit. Au matin, elle fut réveillée par le bruit : Tac! Tac! Tac! Elle poussa un gémissement dans son demi-sommeil. Elle ne voulait plus voir cet homme. Il portait malheur, elle en était sûre.

Le train s'arrêta brutalement en pleine campagne. Des cris retentirent dans le couloir. La petite fille sentit l'angoisse familière lui monter de l'estomac vers la gorge. Ses parents se regardèrent, se demandant se qui pouvait bien se passer. Prenant ses deux enfants par la main, maman s'empressa dans le couloir... pour le regretter aussitôt. Les cris que poussaient les voyageurs étaient des cris de terreur. Maman voulut faire rentrer sa fille dans le compartiment mais il était trop tard. Elle avait vu. Des tôles déchiquetées. De la fumée. Des cris, des hurlements. Du sang, beaucoup de sang... A moins d'un mètre d'elle, un train couché sur le flan. La police. Les pompiers. Des ambulances. Des blessés qui gémissaient, des gens qui appelaient, des morts que l'on extrayait péniblement de leur prison de fer.

Incapable de réagir, la petite fille resta immobile, figée devant le désastre. Elle était comme anesthésiée. Elle ne sentit pas le train redémarrer. Elle vécut le reste du voyage comme dans un rêve. Ou plutôt comme dans un cauchemar qui n'aurait pas de fin.

Arrivés à l'appartement, la petite fille vécut sans les vivre, les premiers jours des vacances. Elle voyait sans cesse des corps déchiquetés devant elle. Ils venaient la hanter jour et nuit dans des rêves sanglants. Elle sursautait à chaque mouvement, à chaque claquement de porte, à chaque parole un peu forte. Une angoisse indiscible la possédait qu'elle ne parvenait plus à cacher et qui avait le don d'énerver son père. Combien de gifles lui a-t-il données? Combien de fois l'a-t-il projetée contre le mur?

Son quotidien était devenu un véritable enfer. Il allait arriver quelque chose encore. Elle en était sûre et certaine. Jamais ils n'auraient du venir en Espagne. Jamais.

La preuve.

Le lendemain en revenant de chez Sixto, il y avait un début d'incendie dans la discothèque. Sans son petit frère qui avait remarqué les flammes, tout aurait brûlé.

Tac! Tac! Tac!

A nouveau ce contrôleur à la jambe de bois vint hanter ses cauchemars sanglants.

Quelques jours plus tard, son petit frère échappa à la vigilance de leur mère et disparut pendant un bon moment. On le cru perdu jusqu'à ce qu'un automobiliste le retrouva en train de courir en pleurant sur la route.

Tac! Tac! Tac!

Encore plus tard, son petit frère échappa de peu à la noyade.

Tac! Tac! Tac!

L'enfant se sentait devenir folle. Comment échapper à ces visions d'horreur qui la harcelaient? Ces morceaux de chairs éparpillés. Les gens qui hurlaient, qui gémissaient...

Tac! Tac! Tac!

On se promenait en montagne. Conchita qui les logeait tenait à leur montrer ses terres. Une vaste étendue et tout au bout du chemin, une colline rocailleuse.

"Tout en haut il y a une grotte" expliqua Conchita à l'enfant, espérant attirer son attention, obtenir un sourire. Ce fut réussi. La petite fille grimpa jusqu'en haut et découvrit la merveille. Une grotte taillée dans le rocher. Personne à part Conchita et sa soeur Carmen durant leur enfance n'y avait mis les pieds. Conchita montait plus lentement. Elle rejoignit l'enfant pendant que ses parents attendaient en bas et que son petit frère s'amusait sur les rochers.

"Je te donne ma grotte. Carmen et moi on n'a pas d'enfants. Pas d'héritiers. Plus personne ne viendra jamais ici. Si jamais tu n'as nulle part où aller, tu as au moins cette grotte. Elle est à toi. Ne l'oublie pas."

La brave femme fut récompensée par un sourire. Le premier depuis près de trois semaines.

"C'est vrai? Elle est pour moi? Tu me la donne vraiment? Je peux y venir quand je veux?"

"Quand tu veux, promis juré! Je ne reviens jamais sur une parole. Elle est à toi."

Trente ans plus tard...

Tac! Tac! Tac!

Assise dans l'AVE, plongée dans ses pensées, elle sursauta quand il lui demanda son titre de transport. Elle le regarda sans le voir et lui tendit son ticket. Il n'avait pas de jambe de bois. Où était-il aujourd'hui, celui qui hantait toutes ses nuits depuis l'accident d'il y a des années? Mort certainement. Mort oui, mais pas pour elle. Il vivait en elle depuis près de trente ans et il ne la quitterait qu'à sa mort. Cet ange annonciateur de malheur dont elle rêvait à chaque fois qu'un problème, une maladie, un drame, une catastrophe allait se produire.

Et ce sang! Tout ce sang et ces membres éparpillés. Et les gens qui hurlaient, appelaient au secours. Ils la poursuivaient depuis tout ce temps et tels des zombies ils essayaient de l'attirer vers eux. Vers leur monde. Vers la mort...

Elle savait qu'elle n'échapperait pas à son destin. C'est pourquoi hier matin elle avait tout quitté sur un coup de tête. Ses enfants étaient grands. Ils avaient quitté la maison. Ils lui avaient clairement démontré qu'ils n'avaient plus besoin d'elle et de ses névroses traumatiques. Alors elle était partie, après une énième dispute. Et c'était presque machinalement, comme si tout devait se passer ainsi, sans réfléchir, qu'elle commanda son billet pour l'Espagne.

Tac! Tac! Tac!

Changement de train. Dans quelques heures on serait arrivés.

Tac! Tac! Tac!

La gare enfin. Elle descendit du train. Rien ne semblait avoir changé. Il y avait toujours trois vielles femmes toutes de noir vêtues qui discutaient, assises sur le banc de l'unique quai. Elle était la seule voyageuse à descendre ici.

Tac! Tac! Tac!

Au lieu de se rendre au village, elle traversa les rails et se retrouva sur le chemin de terre qui menait à la colline de Conchita. Conchita et Carmen étaient mortes depuis longtemps. Elle gravit la colline un peu plus difficilement que lorsqu'elle avait huit ans. Elle n'était pourtant pas vieille. Elle était usée. Usée par les visions terrifiantes de ces corps déchiquetés qui la visitaient presque toutes les nuits, précédées par le "Tac! Tac! Tac!" terrifiant du contrôleur à la jambe de bois.

La grotte était toujours là. Pas de cannettes vides, ni de papiers sales. Aucun détritus. On aurait dit que personne n'était plus venu ici depuis toutes ces années.

Tac! Tac! Tac!

Elle sortit une boîte de tranquillisants dont elle avala le contenu avec une bouteille d'eau, ensuite se coucha, la tête sur son sac, bien à l'abri dans sa grotte. Elle ferma les yeux. Le Tac! Tac! Tac! S'estompait, les chairs sanguinolantes s'effaçaient et ne tentaient plus de l'emmener. Pour la première fois de sa vie, elle s'endormit sans angoisse et sans rêves...

Bien des années plus tard, les enfants de touristes anglais trouvèrent par hasard le squelette d'une femme en découvrant la grotte lors d'une promenade en montagne. Elle elle ne portait aucun papier d'identité, aucun bijou, aucun objet susceptible de l'identifier. La police espagnole ne fit pas le lien avec une mère de famille disparue en France des années auparavant. L'information n'arriva pas jusqu'à la police française. Elle pouvait continuer à dormir tranquille.

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